Je suis lasse : parlons un peu.

Publié le par MDV

Pourquoi ce vide ?

J'ai toujours vécu avec depuis la mort de notre grand-mère - toi aussi, j'en suis sûre - mais il m'aura fallu attendre près de quarante ans de plus pour parvenir à le voir dans sa plénitude.

Disons que je l'ai découvert morceau par morceau, par petits bouts pointus et ensanglantés, autant d'éclats fichés dans mon coeur et qui ont fait de celui-ci cette chose tordue, défigurée et couturée de cicatrices qui s'obstine à battre en moi parce que le corps n'est rien qu'une machine.

Enfant, je n'osais pas le regarder. Déjà, je m'enfuyais - tu t'enfuyais toi aussi - dans la lecture : ils ne pouvaient pas nous y rejoindre, ils ont toujours été si bornés là-dessus, les imbéciles ...

Adolescente ... Mais ai-je été adolescente ? A cette époque, tu étais déjà en pleine dépression, tu t'enfermais, te rappelles-tu, dans ta chambre, rue d'A***, volets clos dans la journée, et tu fumais, tu fumais jusqu'à ce que le plafond de ta chambre en devînt tout jaune. Alors, c'était moi qui accompagnais notre mère pour demander des crédits aux commerçants des Halles et des délais à l'EDF. Jusqu'au jour où elle m'a laissée, la brave femme, m'y rendre toute seule : j'avais quinze ans et demie.

Adulte, je crois que je commençais à voir et ma première psychothérapie fut en ce sens un bienfait - elle m'a probablement sauvée. Mais alors, nous nous sommes séparés. J'avais relevé la tête, j'avais regardé le Moloch en face, je n'étais plus comme toi. Tu m'admirais de l'avoir fait mais en parallèle, tu me haïssais aussi d'avoir eu ce courage.

De mon premier mariage, tu m'en as vraiment voulu. D'ailleurs, tu as, à cette époque, tenté de quitter (enfin !) notre mère. Mais tu n'as pas pu. Je t'ai traité de faible mais je sais bien aujourd'hui que tu ne le pouvais pas : elle t'avait castré à jamais. C'est si facile de castrer un garçon, une fille, pardi, c'est diantrement moins facile !

Et puis, tu as fui, avec elle. Tu l'as emmenée à Marseille où vous avez végété pendant dix ans, toi te cramponnant à elle parce qu'elle ne t'avait jamais permis de grandir et elle, te vampirisant de plus en plus étroitement, s'abandonnant de plus en plus, dans sa crasse, ses excréments, son mépris absolu pour les autres, fussent-ils issus de sa chair.

Survint alors la Mort pour notre père et les inévitables formalités testamentaires. Les retrouvailles, ta voix prudente et lasse au téléphone, en cette soirée où je tapais je ne sais plus quoi dans les ateliers de Trébeuil-sur-Ploucs. Encore aujourd'hui, cela me fait sourire de savoir que tu as toujours tablé sur le fait que, aussi incorrigible que toi en la matière, je ne manquais jamais de me faire inscrire sur les listes électorales : nous étions bien frère et soeur. Malgré tout.

Ce furent nos derniers bons moments. Volés, grapillés une fois de plus mais au moins vrais, sincères de part et d'autre. On avait même recommencé à se disputer sur le plan politique : comme au bon vieux temps ...

Et puis tu es mort. A quarante-sept ans, emporté par une embolie pulmonaire mais persuadé que tu étais atteint d'un cancer, ayant mené la vie d'un prisonnier, d'un reclus, d'une victime, broyé, impitoyablement broyé par RM.

Tu me l'as laissée, évidemment : que faire d'autre ? J'étais la plus forte : on n'apprend pas impunément à survivre. Il y a des avantages à la chose mais aussi pas mal d'inconvénients.

Sans doute t'es-tu dit que, puisque j'avais vu le Moloch une fois, je tiendrais bon. Mais tu n'avais prévu (et pour cause) ni Marie, ni Flavien. Tu commençais simplement à te dire que quelque chose clochait - tu étais trop fin pour ne pas l'avoir pressenti. De là à penser qu'elle nous avait caché cela, à toi comme à moi ... On ne juge jamais les autres que sur soi-même et ce que tu n'aurais jamais fait, tu ne pouvais imaginer qu'elle n'aurait aucun scrupule à l'accomplir.

Contempler le Moloch en face, pour l'horreur qu'il vous a infligée, à vous, c'est une chose. Etre tenu de voir le Temps se craqueler sur sa face mafflue et la Pourriture lentement s'en venir pour fermer à jamais ses yeux de dément, c'est bien différent quand on sait que, dans sa malfaisance inouïe, sournois, hideux, il s'est attaqué à la chair même de vos enfants et que, malgré tout, sous cette horreur, gît la femme qui vous a porté, vous, neuf mois dans son ventre.

Il n'y a plus rien en moi de la petite fille qui croyait que sa mère l'aimait - ou si peu, perdue, là, tout au fond, c'est à peine si je l'entends, pire : je ne veux pas l'entendre. Aux griffes chauffées à blanc du Moloch, j'ai abandonné une bonne partie de moi-même et les brûlures, sans cesse, se réveillent et me mordent, me mordent jusque dans mon sommeil.

Mais au moins, quand le jour viendra, aurai-je la satisfaction de voir agoniser le Moloch. Et la Paix descendra sur moi. Je veux y croire.

Et le vide ? Crois-tu qu'il aura disparu ? Cela aussi, je veux y croire.

Publié dans In Danielis Memoriam.

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Kisti 24/05/2006 15:18

Merci beaucoup!
J'aime beaucoup te lire en tout cas!

MDV 23/05/2006 20:57

Oh ! désolée, Sophie. Je suis un peu perturbée ces temps-ci. Je vais mettre Carpe Diem, ça sonne vraiment bien.En revanche, le lien est bon.Bises. A plus.MDV ;O)

Kisti 23/05/2006 20:08

Coucou Missy ^^
Je suis au boulot je viens de voir ce blog je le lirai plus tard, mais j'ai vu que tuavais mis mon blog dans tes liens... sauf avec le mauvais nom LOL alors bon tu peux bien mettre Carpe Diem si tu veux ou bien Heloa, ou bien le blog de Sophie mais bon Aloa c'est pas du tout le bon nom :p
Sinon je lirai ton blog quand j'aurai du temps^^