La Secte K*** : Emile le Jars fait des révélations.

Publié le par MDV

Cette fois, Vancouvert exhala un gros soupir. Mais il n’osa pas regarder le Jars : il avait peur de craquer. Les yeux rivés sur la carte plastifiée avec laquelle il pianotait sur son sous-main, il débita d’une seule traite :

"-Vous-êtes-bien-Emilien-Emile-sans-profession-domicilié-dix-rue- des-Petits-Paquets-St-Foras ? »

Un très bref instant, l’hésitation du Jars flotta dans l’air, bien palpable et curieusement timide. Christiansen, qui observait le petit homme avec un intérêt un peu comparable à celui qu’il aurait apporté à envisager une curiosité de dame Nature, devina qu’il était tenté de nier. Comme ça, pour le seul plaisir de faire voir rouge à Vancouvert. Mais, pour une raison ou pour une autre, le Jars se domina, se bornant à se raidir un peu plus avant de grincer :

- « Et alors ? Ce n’est pas un crime, que je sache ?

- Vous savez beaucoup de choses, M. Emile. Seulement, moi, je suis moins savant que vous et je vous demande, pour la dernière fois, de nous expliquer, à mon collègue et à moi-même, pourquoi votre voisine vous a surpris cet après-midi dans le grenier de sa maison où, soit-dit sans vous offenser, vous foutiez un sacré bordel. C’est tout.

- J’ai déjà dit à votre collègue que ça ne vous regardait pas.

- Nom de Dieu ! »

Le poing de Vancouvert partit et fort heureusement pour le Jars, s'arrêta au bureau sur lequel il s'abattit. Déjà handicapé par son fond cabossé, le gobelet de café perdit l’équilibre et s’écroula, libérant le liquide qu'il contenait à l'assaut de la carte d’identité du prévenu. Par extraordinaire, celui-ci ne protesta pas : pour la première fois, nota Christiansen non sans satisfaction, le Jars semblait un peu - très peu mais c'était mieux que rien - déconcerté.

- « Pas la peine de vous énerver comme ça … Je maintiens que ça ne vous regarde pas mais je devine aussi que, si je ne m'exécute pas, vous êtes du genre à me garder ici au moins jusqu’à demain. Or, je n’ai pas de temps à perdre, apprenez-le. Si je cède, c’est donc à mon bon sens, non à votre brutalité inqualifiable. Ah ! vous avez de la chance que Sarko soit ministre de l’Intérieur ! Avec ce fasciste, n’est-ce pas, vous autres flics, vous pouvez tout vous permettre mais … »

En un éclair, Vancouvert vit se kaléidoscoper dans son esprit tous les truands, grands et petits, auxquels il s’était trouvé confronté dans sa carrière. Ca faisait un sacré paquet et il y avait eu là-dedans de sacrées têtes-à-claque. Mais ce cinglé, qui s’était fait prendre alors qu’il mettait à sac le grenier de sa voisine et qui pourtant, selon les renseignements obtenus, n’avait pas de casier, ce cinglé n’était pas loin de coiffer tous ces messieurs au poteau : pour ce qui était de pousser son policier à bout, ce type-là s’y entendait.

- « S’il vous plaît, laissons la place Bauveau là où elle est et revenons à notre grenier. Vous avez reconnu vous y être introduit par effraction et dans un but bien déterminé. Mon travail à moi, c’est de savoir quel était ce but. Alors ? Ça ne rigole plus, mon coco : passe à table et je te préviens, je suis pressé ! Je te signale au passage que ta voisine estime que tu en voulais à sa vertu … »

C’était là un gros mensonge, lancé un peu au hasard pour faire avancer les choses. L'expérience lui avait démontré que le procédé fonctionnait souvent au-delà des espérances. De fait, il eut le plaisir de constater que, une nouvelle fois, le coup avait porté.

- « Moi ? Cette rombière ? … Ah ! plutôt crever de soif au bord d’une source, oui !

- On dit ça, on dit ça, » intervint Christiansen, qui connaissait sa partition. « On le dit, oui. Mais justement, les paroles s’envolent …

- … et les faits demeurent : effraction, vendalisme et tentative de viol … » enchaîna Vancouvert. « … ça va chercher dans les …

- Ça n’ira chercher dans les rien du tout ! Apprenez, messieurs les flics, que j’avais confié à ma voisine un objet extrêmement précieux. Je le lui ai confié il y a deux mois, c’était elle qui avait sollicité de ma part la faveur d’y jeter un coup d’œil et … et … »

Le Jars tiquait. L’aveu final lui coûtait, de toute évidence. Intrigués, les deux inspecteurs se penchaient vers lui, s’étonnant en silence du rouge qui venait de lui monter au visage et de cette émotion extraordinaire mais sincère qu’il irradiait d’un seul coup.

- « Et quoi, bon Dieu ? Arrête ton char, tu veux et dis-nous ce que tu as sur la patate ! »

Vancouvert perdait patience, son poing le démangeait.

- « Et elle ne l’a pas même regardé, voilà ce qu'il y a !" tonna le Jars, exploitant à fond toutes les ressources de son impressionnant organe. "Elle ne m’a pas donné son avis ! Elle ne l’a pas lu !"

A nouveau, les policiers, qui avaient un peu reculé devant les postillons du Jars, échangèrent un coup d’œil.

- « Lu ? » fit Christiansen. « Vous voulez dire … »

Mais le Jars ne le laissa pas achever :

- « Je veux dire", postillonna-t-il de plus belle, "que j’avais confié à cette vieille peau, qui jurait pourtant ses grands dieux qu'elle était intéressée, l’œuvre de tout une vie – enfin, d'un quart seulement mais quel quart ! Un travail acharné de plus de 3000 pages, messieurs, dont l’intrigue, je n’ai pas honte de le dire parce que c’est vrai, plonge ses racines dans les abysses de l’âme humaine. Le résultat d’une discipline de tous les instants, un rêve que j'ai matérialisé brique par brique et qui frôle la perfection et … et qu’en fait-elle, cette truie baveuse ? Elle se permet de ne pas le lire !!!! »

Le Jars retomba sur sa chaise. Il était atterré. Les inspecteurs aussi. icon_wink.gif

(A suivre si vous le voulez bien.)

© Scriptos - 2006
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