La Secte K*** : Un Changement Subtil ...

Publié le par MDV

Dans les mois qui suivirent, Christiansen ne fut pas à même de préciser pourquoi et comment cet entretien surréaliste avec un homme qu’il soupçonnait d’avoir l’esprit dérangé finit pourtant par l’entraîner dans une enquête mémorable. Le « quand » en revanche, il n’eut aucune peine à le déterminer : à peine eut-il demandé à M. Emile la nature exacte de cette œuvre qu’il avait tenté de récupérer en commettant une effraction, que la nuance se fit jour. Au début cependant, le Jars sembla persister dans sa volonté de coopération.

- « Ce n’est pas un roman, il s’agit plutôt d’un docu-fiction. Bien entendu, j’y retrace le parcours personnel qui m’a amené à découvrir notre Grande Yolande. Tous les abus, toutes les ignominies dont j’ai été victime, vous ne sauriez vous les représenter ! Car je suis une victime – de ma femme, de sa famille, de notre entourage et de tous ces faux amis qui me haïssent parce que je leur suis tellement supérieur ! … Et puis, brusquement, imaginez-vous cette révélation : un Ailleurs spirituel, enfin à la portée de tous ceux qui rêvent de guider notre société bassement consumériste vers un objectif plus noble, plus authentique : le Bonheur sur la Terre ! … La Méditation transcendantale virtuelle à l’échelle universelle ! L’Elévation du karma terrestre collectif à la dimension cosmique par l’Union …

- Un bouquin porno ! J’en étais sûr ! … » souffla alors Vancouvert.

Mais il le fit sans conviction, pour tenter de remettre la conversation sur les rails tordus qui, au départ, avaient été les siens. Lui aussi avait perçu cette petite lueur qui trébuchait au fond des yeux du Jars, ce tremblement impatient vite réprimé dans le discours extatique – un changement dont la subtilité ne lui disait rien qui vaille. Assurément, cet homme n’était pas clair dans sa tête mais, loin d’être inoffensive, sa folie portait en elle un germe supérieurement déplaisant.

Comme pour confirmer qu’il se situait désormais sur un plan différent, M. Emile feignit de ne pas avoir entendu.

- « Nous autres, Ordonnistes, croyons à l’Union du Talisman avec le Grand Disque. Seulement, cette Union ne pourra s’accomplir que si un certain nombre de conditions bien précises se trouvent réunies. Cela fait des années que, tous, nous tentons justement de les rassembler …

- Une minute, s’il vous plaît, » intervint Christiansen qui avait froncé les sourcils. « Ces gens dont vous parliez tout à l’heure à propos de Yolande Flatuleau, vous voulez dire qu’ils ont constitué une sorte de secte ? »

Le terme parut choquer M. Emile et même le peiner. Mais à partir de cet instant, le sentiment que quelque chose de prudent, de cauteleux et d’indubitablement malsain flottait à ses côtés ne devait plus quitter les policiers.

- « Nous sommes une Association tout ce qu’il y a de plus légale, vous n’aurez qu’à vérifier. Son fondateur n’est autre que M. Protéus, une personnalité altruiste et …

- Ce type avec qui vous aviez pris rendez-vous pour votre manuscrit ?

- Voyez-vous, dans la seconde partie de mon ouvrage, je fais état des recherches que j’ai menées pour déterminer l’emplacement exact du Grand Disque. J’en suis, bien sûr, arrivé à certaines conclusions. M. Protéus, c’est bien normal, souhaitait que nous comparions nos résultats. Vous comprenez donc l’embarras qui est le mien aujourd’hui : la poste me perd mes originaux et ma foutue voisine égare le seul exemplaire de mon manuscrit !

- Comment se fait-il que vous n’ayez rien sauvegardé sur votre disque dur ? Je ne suis pas un spécialiste de la question mais il me semble que la disquette n’empêche pas la sauvegarde sur le disque.

- Ce n’est plus possible : l’ordinateur a grillé. »

La réponse avait été rapide. Un peu trop. Comprenant, à l’expression des policiers, qu’il ne s’en sortirait pas aussi facilement, le Jars expliqua avec réticence :

- « Ma messagerie était bombardée de mails indésirables. Des messages de gens que je ne connaissais absolument pas et dont j’ignore comment ils avaient eu accès à mon adresse électronique ! Des injures, des menaces, des … Bref, un soir, j’ai dû ouvrir une pièce jointe par mégarde, un virus en est sorti et …

- … et tout a grillé. Pour quelqu’un qui croit au karma virtuel universel, c’est le bouquet ! » fit observer Vancouvert en se levant.

(A suivre, si vous le voulez bien ...)

© Scriptos - 2006
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